La linguistique appliquée est-elle une discipline de combat ?

Organisatrices :  Alice BURROWS (Univ. Sorbonne Nouvelle) & Coraline PRADEAU (Univ. de Rouen Normandie)

Les langues, constructions sociales institutionnalisées protéiformes (Berger & Luckmann, 1966 ; Sarfati, 1995), traversent les échelles macro, méso et microsociales, charriant avec elles des enjeux d’organisation sociale et de pouvoir. De l’unification territoriale des Etats-Nations à l’invention des normes linguistiques, comme des règles régissant leur usage dans les instances administratives, les décisions et les interventions sur la langue influent sur les paysages linguistiques (Appadurai, 2005). L’étude de ces dimensions proprement politiques de la langue ont connu un essor particulier avec l’investissement marxiste d’une partie des chercheurs en sciences du langage dans les années 1960-1980, notamment sous l’influence de linguistes comme Michel Pêcheux et Marcel Cohen (Courtine, 1991 ; Bert, 2014). L’analyse du discours, en particulier, se développe comme un terrain d’analyse permettant d’articuler les questions sociales et les dimensions descriptives du discours. Or, l’émergence de la linguistique appliquée au cours des années 1970, sous l’impulsion de volontés gouvernementales (Chevalier & Encrevé, 2006, Carton, 2015), introduit de violents débats entre les tenants d’une linguistique descriptiviste et une linguistique applicationniste, s’incarnant dans les échanges autour de l’essor du français fondamental.

Au sein de ce débat, l’essor d’une dimension appliquée pour la linguistique marque une rupture d’avec la tradition marxiste, théorique comme militante, et dresse un nouveau type de relation entre les chercheurs en linguistique et les politiques éducatives et linguistiques françaises. Cette relation entre des besoins éducatifs et linguistiques et des pistes de recherche en linguistique appliquée a durablement marqué la discipline dans une direction interventionniste. L’intervention des chercheurs en linguistique appliquée se traduit aussi bien par des démarches ascendantes, permettant de faire remonter des problématiques éducatives et linguistiques sur les terrains de recherche au niveau politique (Laurens, 2011, Khaleefa, 2017) que de définir des projets institutionnels éducatifs et linguistiques régionaux (Byram, 2009 ; Beacco, 2013). L’investissement politique des chercheurs au sein de projets continue toutefois de poser le débat soulevé dans les années 1970 : quelle est la place du chercheur par rapport au politique ? Ce débat, rouvert récemment à l’occasion d’un colloque sur la notion de contexte (Babault, Bento &Spaëth, 2017), interroge à la fois les enjeux politiques servis par le chercheur et l’implication personnelle de ce dernier. Entre intervention-action, intervention-conseil, intervention-prévention, quel est le rôle politique actuel du chercheur en linguistique appliquée ? Comment ces chercheurs s’emparent-ils de problématiques sociales, humanitaires, et écologiques par la description -l’intervention – l’action linguistiques et éducatives ?

Cette journée d’étude propose de mettre ces questions au travail autour de trois pôles :

  • Le premier pôle permettra de faire un tour d’horizon des débats politiques contemporains dont les chercheurs en linguistique appliquée s’emparent.
  • Le second pôle se centrera sur le rôle des chercheurs intervenant dans des dispositifs institutionnels, afin d’en analyser les enjeux et les positionnements.
  • Le troisième pôle visera à comprendre les recherches situées sur des terrains associatifs et/ ou marginaux pour interroger la posture du chercheur militant.

La journée se présentera sous un format mixte, alternant conférences, expérimentations et débats. Il sera possible d’y assister à distance, mais elle aura également lieu avec les participants qui le souhaitent en présence.

Appadurai, A. (2005). Après le colonialisme, Payot-rivages : Paris.

Babault, S. Bento, M. Spaëth, V. (2017). Tensions en didactique des langues, Peter Lang : Bruxelles.

Beacco, J.C. (2013). Spécifier la contribution des langues à l’éducation interculturelle. Les enseignements du CECR (2013), Conseil de l’Europe.

Berger P., Luckmann, T. (1966/ 2012). La construction sociale de la réalité, Armand Colin : Paris.

Bert, J.F. (2014). « La linguistique française à la lumière du marxisme », Sciences sociales et marxisme Le Portique, 32, [en ligne : URL : http://journals.openedition.org/leportique/2717].

Byram, M. (2009). Sociétés multiculturelles et individus pluriculturels : le projet de l’éducation interculturelle, Conseil de l’Europe.

Carton, F. (2015). « Quand naissait l’AFLA : témoignage ». In Francis Carton, Jean-Paul Narcy-Combes, Marie-Françoise Narcy-Combes & Denyze Toffoli (eds.), Cultures de recherche en linguistique appliquée. Paris : Riveneuve éditions.

Chevalier J.C. & Encrevé, P. (2006). Combats pour la linguistique, de Martinet à Kristeva, ENS Editions : Paris.

Courtine, J.J. (1991). « Le discours introuvable : Marxisme et linguistique (1965-1985) », Histoire Épistémologie Langage, 13-2, pp. 153-171.

Khaleefa, A. (2017). « Les programmes scolaires appliqués aux réfugiés par le pays d’accueil, intérêts et répercussions : une enquête au camp de Zaatari pour les réfugiés syriens en Jordanie. », Travaux de didactique du français langue étrangère, 71 [En ligne].

Laurens, V. (2011). « Accueil et autonomisation : enseigner le français à des demandeurs d’asile. », Éducation permanente,  186, pp.123-131.

Sarfati, G.E. (1995). Dire, agir, définir, L’Harmattan : Paris.

Programme, date et modalités d’inscription à venir